Châteauneuf, 1743 : Reconduction de bail au domaine de La Rolande, appartenant à l'abbaye de Bourras. Il s'agit d'un bail à moitié, mode de tenure alors très répandu dans la région. Le propriétaire apporte les terres, le bétail, les semences ; le métayer sa force de travail et, parfois, ses outils. Les récoltes sont partagées par moitié.

Les terres labourables du domaine s'étendent sur une quinzaine d'hectares : , cinq de seigle, cinq de "petits bleds" (orge et avoine) et cinq de jachère. Elles ont un faible rendement mais le pacage du domaine est de bonne qualité et il y a beaucoup de bestiaux.

Le revenu annuel du domaine est estimé à 80 livres mais le métayer doit acquitter environ 40 livres d'impôt.

Les preneurs sont une communauté constituée d'au moins six adultes mais la mort du patriarche, deux ans plus tard, semble avoir entraîné la résolution du bail, initialement prévu pour durer neuf ans, et la dispersion de la communauté. (0)

Cote : 3 E 8 / 158 - Minutes du notaire Louis Leteur (Colméry)

Domaine de la Rolande, en 1792 (AD de la Nièvre)

 

1 - L'an mil sept cents quarante trois le deuxiéme jour du mois de juin

2 - avant midy à Saint Malo les Bois pardevant le no[tai]re au bailliage de Cessy et dudit

3 - St Malo residant à Menou soussigné et temoins cy aprés nommez fut present

4 - venerable religieux dom François Marie prieur du couvent de l'abbaye royalle

5 - de Notre Dame de Bouras (1) y dem[euran]t p[aroi]sse dudit Saint Malo, lequel volontairement a

6 - reconnu et confessé avoir baillé et accensé à titre de moitié (2) pour le tems, terme

7 - et espace de neuf années et neuf deblures (3) continuelles et consecutives sans interval

8 - qui à commencer ce jourd'huy et finir à pareil jour les dites neuf années revoluës

9 - promet faire joüir à Valentin Jolly et Marie Pic sa femme procedante à son autorité,

10 - Hubert Jolly leur fils et Jeanne Rozier sa femme qu'il autorise, et Pierre

11 - Vannereau leur gendre et Marie Jolly sa femme procedante aussy à son autorité,

12 - tous laboureurs et communs personniers (4) demeurants au domaine de La Rollande (5) parroisse

13 - de Chastelneuf à ce presents, stipulants et acceptants le present bail audit titre pour

14 - ledit tems. C'est assavoir ledit domaine de La Rollande audit sieur bailleur apartenant

15 - et dependant de sondit prieuré, consistant en bastimens de maison, grange, ecuries, cour,

16 - jardin, cheneviere (6), aisances et appartenances d'iceluy, prez et pastureaux, terres labourables

17 - et non labourables, sans aucune chose en reserver ni retenir, sinon les bois et buissons

18 - et le droit de la dixme (7) que ledit s[ieur] bailleur s'est expressement reservez ; pour de ce

19 - que dessus accensé joüir par lesdits preneurs en bons peres de familles le tout ainsy que

20 - lesd[its] Valentin Jolly et Marie Pic sa femme en ont cy devant joüy ou deu jouir sans rien

21 - degrader ni deteriorer ; à la charge par les preneurs de bien et deument labourer et cultiver les

22 - terres dudit domaine qu'ils ont dit bien sçavoir de leurs façons ordinaires, les tems et saison

23 - convenables le plus près des hayes que faire se poura sans les changer de tournures,

24 - fumer icelle des graisses provenant des foins et pailles dudit domaine sans les pouvoir

25 - divertir ailleurs, boucher (8) et cercler les bons et petits bleds, boucher aussy les prez et

26 - pastureaux et etauper et asserter au goyard (9) lesdits prez et enfin les rendre en nature de fauche ;

27 - seront en outre tenus les preneurs de planter dans les aisances dudit domaine huit sauvageons (10)

28 - par chascun an et les anter (11) de bons fruits, comme aussy de livrer et payer audit s[ieu]r bailleur

29 - douze livres de beure (+) et douze poulets par chascun an ; payable le beure au mois de

30 - may et les poulets à la Madeleine de chascune année, dont les premiers payemens se feront

31 - aux termes prochains et ainsy continuer d'an en an jusqu'en fin dudit bail. Les chenevieres

32 - seront emblavées et deblavées (12) par les preneurs et le chanvre en provenant leur

33 - appartiendra ; pourquoy ils rendront audit s[ieur] bailleur par chascun an douze livres de

34 - fil plein, fin, bon et recevable à chascun jour de Saint Martin d'hiver, dont le premier

35 - payement et livraison se fera aud[it] jour prochain ; au moyen de quoy les preneurs laisseront

36 - la d[erniè]re année du present bail les chenevieres emblavées et bouchées bien et deuement dans

37 - lesquelles ils ne prendront rien parce qu'ils les prennent la presente année emblavées dudit

38 - s[ieu]r bailleur. Les semensces de bons et petits bleds seront fournies par moitié entre

39 - led[it] s[ieu]r bailleur et les preneurs et la moitié des deblures appartiendra auxd[its] preneurs

40 - la d[erniè]re année du present bail en laissant toutes fois la moitié des semences sur leurs portions.

41 - Seront tenus les preneurs de charroyer toutes les deblures dudit domaine dans la grange

42 - d'iceluy, les entasser à leurs diligences mais les grains en provenant seront battus à

43 - frais communs et ensuitte partagez au boisseau ; la moitié duquel s[ieu]r bailleur sera

44 - charroyée par les preneurs sur les greniers audit Bouras sans retribution.

45 - Les moissons seront faites aux frais et depens des preneurs pour quoy il leur sera

46 - delivré par ledit s[ieu]r bailleur dix moisseaux de mouture (13) et quarante sols en argent pour

47 - avoir du sel par chascun an pour aider à nourir les moissonneurs. Les foins et pailles

48 - provenant des recoltes dudit domaine seront consommez par les bestiaux dudit domaine

49 - d'iceluy sans que les preneurs en puissent divertir ailleurs ; seront tenus les preneurs

50 - de charroyer les materiaux qu'il conviendra pour les menues reparations à faire aux

51 - bastiments dudit domaine pendant le cours du present bail, comme aussy d'aider avec

52 - leurs voitures à charroyer pour led[it] s[ieu]r bailleur le bois necessaire pour la provision

53 - de son chaufage ; mesme d'aider aussy avec les autres metayers à charroyer sa vendange

54 - des vignes de Montaillans audit Bouras le tout par an. Et pour l'exploitation

55 - dudit domaine les preneurs reconnoissent que ledit sieur prieur leur a fourni à titre

56 - de croist et chetel (14) suivant la coutume de Nivernois des bestiaux ; scavoir huit boeufs

57 - de trait pour la prisée et estimation de cinq cents soixante livres ; plus dix cochons nourins (15)

58 - pour soixante et dix neuf livres ; plus cinquante et un chefs de brebis et moutons

59 - pour la somme de deux cens cinq livres ; plus quatre taureaux pour cent six livres ;

60 - plus dix vaches garnies (16) de chascune leur suivant de l'année et de celle derniere pour trois

61 - cents livres ; et trois taurillons pour la somme de cinquante quatre livres ; ce qui

62 - revient en tout à treize cents quatre livres capital dudit chetel. Tous lesquels

63 - bestiaux lesdits preneurs se sont ensemblement et solidairement obligez sans division ni

64 - discution (17) renonçant au benefice d'iceux, de bien et deùment nourir, garder, loger et hiverner

65 - avec le croist et profit qui en proviendra, et du tout rendre bon compte audit sieur

66 - bailleur jusqu'à l'exigt (18) qui s'en fera à l'expiration du present bail ; lors duquel exigt

67 - sera ladite somme de treize cens quatre livres principal dudit chetel prise preferablem[ent]

68 - et avant partage par ledit s[ieu]r bailleur et le surplus partagé entre les parties par moitié

69 - comme bon et profit, sans que les preneurs puissent vendre ni engager aucuns desdits

70 - bestiaux sans l'express consentement dudit s[ieu]r bailleur à peine de tous dommages interests

71 - et depens. Reconnoissent en outre les preneurs que ledit sieur bailleur leur a fourni des

72 - harnois pour la somme de cinquante cinq livres ; et se sont obligez comme dessus de luy

73 - en laisser à la fin du present bail pour la mesme somme ... ... ... de bois façon

74 - de grand coffre qui est dans la grange dudit domaine de bois de chesne et en bon etat

75 - appartient audit sieur bailleur. Delivreront les preneurs grosse (19) des presentes à leurs frais

76 - audit s[ieu]r bailleur dans quinzaine ou luy rendront son debourse ; à tout ce que dessus

77 - les parties se sont respectivement obligées mesme lesdits preneurs solidairement et par

78 - corps s'agissant d'accense de biens de campagne (20); lesquelles parties ont evalué le

79 - revenu (21) dudit domaine la somme de quatre vingt livres par chascun an, dont actes.

80 - Car ainsy & promettant & obligeant & renonçant & fait, leù et passé les

81 - an et jour que dessus es presences de sieur Jean Baudoüin agent des affaires de

82 - Monsieur l'abbé de Bouras y demeurant p[aroi]sse dudit Saint Malo et de Pierre Bonnin

83 - menusier demeurant à Varzy temoins. Les preneurs ont declaré ne sçavoir signer

84 - de ce enquis et interpellez.

(+) douze fromages

 

F. Marie, prieur de Bouras - Baudoüin - Pierre Bonin - Leteur, no[tai]re (22)

85 - Con[trô]llé à Varzy le 3e juin 1743.

86 - R[eçu] trois livres douze sols.

...

 

Notes et vocabulaire

(0) - Par convention et pour en faciliter la lecture, le texte original a subi diverses retouches : ajout de majuscules aux noms propres, accents, apostrophes et autres signes de ponctuation indispensables à la compréhension ; développement des abréviations ; suppression des majuscules superflues ; séparation des mots accolés... En revanche, l'orthographe n'a pas été corrigée. Les mots entre parenthèses sont incertains.

(1) - Notre Dame de Bouras : L'abbaye de Bourras est fondée le 8 septembre 1119 par Hugues de Thil, seigneur de Champlemy, et sa femme, Alix de Montenoison. Elle est la "première fille" de l'abbaye de Pontigny. Bourras est le lieu de la sépulture des seigneurs de Montenoison, à l'exception de ceux qui furent comtes ou ducs de Nevers. L'abbaye est incendiée vers 1570 par l'armée des lansquenets de Wolfgang, venue de Bourgogne et se dirigeant vers La Charité, ravageant toute la région sur son passage. Au début du XVIIIe siècle, selon un visiteur du temps, Bourras est tellement ruinée qu'elle ressemble davantage à une grange qu'à une abbaye et ne compte qu'un seul religieux.

(2) - à titre de moitié : Mode de tenure le plus fréquent dans l'ouest, le centre et le sud de la France. Le propriétaire apporte les terres, le bétail, les semences ; le métayer, ses outils et sa force de travail. Le propriétaire prend généralement la moitié de la récolte. Le métayer, lui, en sus de l'autre moitié, dispose également du fumier, du lait et du travail des animaux mais partage les autres produits (croît, laine) par moitié avec le bailleur. (d'après le Dictionnaire du Monde rural)

(3) - deblures : Récoltes.

(4) - communs personniers : L'existence de communautés dites "taisibles" (qui ne sont pas fondées sur un contrat écrit mais relèvent de la Coutume) est un phénomène caractéristique du Nivernais de l'Ancien Régime ; ces communautés se composent d'un nombre variable d'individus, généralement unis par des liens de proche parenté et dont le statut ou la force de travail est évalué en têtes ; trois jeunes enfants, par exemple, valent une tête ; un homme dans la force de l'âge vaut également une tête ; dans toute communauté, il y a un chef ou un maître.

(5) - La Rollande : Mentionné pour la première fois en 1685, le domaine de la Rolande doit très certainement son nom aux de Roland, seigneurs d'Arbourse. Il appartient aux religieux de l'abbaye de Bourras jusqu'à la Révolution. Le revenu annuel du domaine, qui s'étend sur 50 hectares dont 20 hectares de terres, est de 80 livres en 1743, de 320 livres cinquante ans plus tard. En 1791, le domaine de La Rolande est mis aux enchères et acheté par un certain Charles Gestat, de Varzy, pour la somme de 16 100 livres.

(6) - cheneviere : Chènevière ; champ sur lequel on cultive le chanvre (lequel fournit une matière textile, préparée par rouissage et teillage). Champ situé à proximité de la maison (pour empêcher les oiseaux de manger les graines) et apparemment pas très grand (250 m² au Vaudoisy en 1723, 200 m² à Asvins en 1788 mais une boisselée à Chasnay en 1666).

(7) - dixme : Impôt sur les récoltes (de fraction variable, parfois le dixième) prélevé par le clergé ou la noblesse.

(8) - boucher : Clore avec une haie, des palissades... Jadis, au printemps, on bouchait les champs cultivés pour éviter la dent du bétail. (Dictionnaire du Monde rural)

(9) - asserter au goyard : Serpe ou faucille à long manche pour couper les haies, les taillis, et dont on se sert à deux mains. (Dictionnaire du Monde rural)

(10) - sauvageons : Tout arbre qui n'a pas été greffé et qui peut servir de sujet pour la greffe.

(11) - anter : Enter, greffer.

(12) - emblavées et deblavées : Semées en blé puis, celui-ci arrivé à maturité, récolte ôtée.

(13) - mouture : Mélange par tiers de froment, de seigle et d'orge (ou moitié blé moitié orge). Additionné d'un peu de sel, ce mélange semble constituer la nourriture de base des habitants les plus humbles ; il sert à nourrir, par exemple, les moissonneurs.

(14) - chetel : Bétail, principalement le gros bétail qui est nécessaire à l'activité de la ferme. Le "croist" désigne l'accroissement annuel, par les naissances, du troupeau.

(15) - cochons nourins : Cochons à l'engrais.

(16) - vaches garnies : Pleines.

(17) - sans division ni discution : Le bénéfice de division aurait permis de contraindre un éventuel créancier à diviser son action entre les différents preneurs et à ne poursuivre chacun d'eux que pour sa part et portion ; quant à l'ordre de discussion, il aurait imposé à ce même créancier, cherchant à recouvrer son dû, d'exercer préalablement son action à l'encontre du débiteur principal.

(18) - exigt : Exigue ; en Bourgogne, partage du cheptel, après estimation. (Dictionnaire du Monde rural)

(19) - grosse : Copie d'une décision de justice ou d'un acte notarié comportant la formule exécutoire.

(20) - s'agissant... de biens de campagne : Depuis une ordonnance de 1667, les notaires n'ont plus le pouvoir de passer une obligation ou une convention portant contrainte par corps sauf pour les baux de terres et héritages situés à la campagne.

(21) - revenu : 80 livres en 1743 mais 320 en 1791, soit quatre fois plus... A noter : en 1747 : l'impôt annuel s'élève à 39 livres.

(22) - Leteur, no[tai]re : Louis Leteur, notaire en activité à Colméry de 1724 à 1767 ; procureur fiscal en 1734.

 

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Page mise en ligne le 24 septembre 2016. Dernière mise à jour le 2 novembre 2016.

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